Comprendre notre mobilisation en 7 questions

1. Pourquoi cet appel ?

Les populations de nombreux pays d’Afrique se sentent prises en otage par le pouvoir en place. « Douze familles aujourd’hui au pouvoir en Afrique l’étaient déjà en 1990. 87% des Gabonais et des Togolais n’ont connu qu’une seule famille à la tête de l’Etat ! » 2015-2017 pourrait être une période de basculement. La Constitution de plusieurs pays (Burkina Faso, Burundi, RDC, Congo-Brazzaville, Togo…) devrait amener l’alternance. Mais les présidents en place, atteints par la limite d’âge ou de mandats, sont tentés de réformer la Constitution pour rester au pouvoir. Au Burundi, où les élections auront lieu en juin 2015, l’interprétation de la Constitution fait débat. Pierre Nkurunziza pourrait briguer un nouveau mandat sans la réformer.

Les populations de ces pays ne l’entendent pas de cette oreille. Comme au Sénégal en 2011-2012, où la population avait, après des mois de mobilisation, empêché le président Wade d’obtenir un troisième mandat, et au Burkina Faso en 2014, la contestation enfle en RDC, au Burundi, au Togo… à l’image des musiciens de « Y en a marre », ceux du « Balai citoyen » ont remplis des stades au Burkina Faso pour dire « non » au referendum qui aurait permis à Blaise Compaoré de se représenter. Ils ont finalement obtenu jusqu’à sa démission.

Dans ce face-à-face avec le pouvoir, les populations prennent parfois de gros risques. Mais presque personne n’en parle. « Aujourd’hui est venu le temps d’une nouvelle alliance entre citoyens d’Afrique, d’Europe et d’ailleurs, pour une nouvelle étape : faire vivre l’alternance. »

2. Qui est à l’initiative de l’appel ?

Le texte est né de la rencontre entre des associations et des intellectuels d’Afrique (Sénégal, RDC, Congo, Cameroun, Gabon, Burkina Faso…) et d’Europe (France, Belgique…). Un historien sénégalais en est l’auteur principal. Les signataires sont surtout d’Afrique (17 pays) et d’Europe (6 pays) : plus de 100 associations et syndicats ; une cinquantaine d’intellectuels et artistes (dont Achille Mbembe, Edgar Morin, Valentin-Yves Mudimbe, Eva Joly, Bertrand Badie, Olivier de Schutter, Pierre Rosanvallon, Abderrahmane Sissako, Monique Chemillier-Gendreau, Smockey, Noam Chomsky…).

3. Pourquoi lancer l’appel le 15 octobre

Le 15 octobre est une date symbolique pour le Burkina Faso: celle de l’assassinat de Thomas en 1987, et de la prise de pouvoir par Blaise Compaoré. Or le Burkina est le premier pays où la question de la révision constitutionnelle devait se poser avec acuité. Et en effet, la mobilisation a ensuite eu un fort retentissement dans le reste du continent, même si les contextes sont propres à chaque pays ; « l’effet domino peut jouer ».

Le 15 octobre 2014 était aussi le jour d’ouverture du Forum social africain, à Dakar (Sénégal).

4. L’alternance ne risque-t-elle pas de plonger les pays concernés dans le chaos ?

« L’invocation de la stabilité politique et l’artifice de la lutte contre la menace terroriste ne doivent pas faire illusion. Partout, l’expérience a montré que le respect des règles démocratiques constitue le meilleur antidote contre l’instabilité politique, les conflits armés et le terrorisme. C’est la solidité des institutions qui garantit la stabilité et non la pérennité du pouvoir personnel. »

5. L’alternance d’accord, mais après ? Si rien ne change dans la pratique du pouvoir ?

« Pour que le mot alternance ait un sens, il s’agit de lui donner un contenu. C’est à chaque peuple qu’il revient de le définir suivant son histoire, sa culture et son imagination créatrice. Mais quelques mesures pourraient ancrer une véritable alternance porteuse de démocratie :

    • transparence sur le budget de l’État, les contrats avec les multinationales et les recettes issues de l’exploitation des ressources naturelles ;
    • respect des normes républicaines dans les nominations aux postes de commandement militaire et policier ;
    • liberté d’opinion, de presse et de manifestation sans préalable autre que l’information de l’autorité administrative ;
    • nomination des magistrats indépendamment du pouvoir politique…

6. La Constitution est-elle si sacrée qu’il ne faille pas y toucher ?

« Si, en soi, la révision d’une constitution n’est pas une pratique antidémocratique, sa transformation en instrument de perpétuation d’un pouvoir personnel est aux antipodes des attentes citoyennes et des valeurs affichées par la communauté internationale. »

7. Quid des pays où la Constitution autorise un nombre illimité de mandats ?

« Après l’alternance sénégalaise en 2012, après le renoncement du président sortant au Mozambique début mars 2014, il est temps d’agir pour obtenir les conditions d’une alternance ailleurs aussi, à commencer par le Burkina, le Burundi et le Togo. Et dans bien d’autres pays¹, où la mobilisation se cristallise sur des enjeux autres que constitutionnels (l’usage de la biométrie, la liberté de manifestation, l’indépendance des commissions électorales…). »

¹ « Par le passé, de nombreux chefs d’Etats africains se sont parjurés sur cette question [constitutionnelle] : Gnassingbé au Togo en 2002, Idriss Deby au Tchad en 2005, Paul Biya au Cameroun en 2008, Ismaïl Omar Guelleh à Djibouti en 2010, Yoweri Museveni en Ouganda en 2010, Abdoulaye Wade au Sénégal en 2012.

commentaires [3]

Afrique : Tournons La Page lance sa campagne internationale pour l’alternance en Afrique ! | Association Cultures & Progrès

Avr 03, 2015

[…] Comprendre notre mobilisation en 7 questions […]

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augustlaumans

Mai 27, 2015

Pour le Burundi, la situation est tout de même un peu différente. Même si je ne suis pas un adepte de plusieurs mandats successifs, il est nullement prouvé que plusieurs mandats feront obstruction à un processus de démocratisation. Si une société civile, n’est vraiment pas d’accord avec un deuxième ou troisième mandat, les urnes le prouveront et il suffit donc de vérifier que les élections se passent correctement. La démocratie, c’est finalement la voix de la majorité, du peuple et non la voix de ceux qui jugent une candidature constitutionnelle ou pas. Ce qui me heurte personnellement dans vos actions et vos commentaires, c’est qu’il y a confusion (voulue ou non). Au Burundi, Nkurunziza a bien clairement annoncé qu’il s’agira de sa dernière candidature. Il a laissé la Cour institutionnelle juger si ce deuxième, voire troisième mandat était conforme à la Constitution et la Cour a donné son avis motivé. Il n’appartient pas aux autres pays de juger que les Accords d’Arusha, qui sont le résultat des négocations à l’époque, sont plus ‘éternels’ que les Lois fondamentaux qui ont été rédigés par une Cour qui a été formé dans un pays démocratique (parce que le Burundi l’est par ses institutions et par le résultat des élections libres de 2010). L’opposition burundaise, qui n’a obtenu qu’un très maigre résultat en 2010, a peur d’un vôte démocratique puisqu’elle sait qu’elle ne gagnera pas par la voie des urnes (comme déjà dit: la seule voie démocratique pourtant). On n’est quand-même plus à l’époque Micombero, grand responsable du génocide de 1972, qui prétendait que la majorité ne pouvait pas être ‘numérique’ (or qu’elle l’est toujours dans tous les pays démocratiques). Le gouvernement burundais n’est par ailleurs pas un ‘pouvoir hutu’ comme certains le prétendent puisque les quotas sont toujours respectés selon les Accords d’Arusha (qui ne sont plus respectés au Rwanda et personne ne semble trouver cela dérangeant) et donc avec un ‘pouvoir’ où toutes les composantes de la société sont représentées (or que le groupe ethnique tutsi ne constitue que 14% de la population et bénéficie donc visiblement d’un avantage). Les droits de tous les groupes ethniques sont ainsi garantis. Juste pour votre information: le président actuel est par ailleurs de père hutu mais de mère tutsi. Si vous voulez vous battre pour une société juste au Burundi, apprenez d’abord à connaître son passé: génocide des hutu depuis l’indépendance et surtout en 1972 – au moins 300.000 morts – organisé et exécuté par l’état (gouvernement Micombero) (remarquons que les grands responsables n’ont jamais été punis pour ses crimes jusqu’à ce jour or que les Accords d’Arusha prévoyaient aussi que la Commission Vérité et Réconciliation devait faire la lumière sur le triste passé du pays). Je peux vous affirmer que la plupart de hutu et tutsi en ont marre des conflits ethniques. C’est pourquoi « l’opposition » essaie maintenant de camoufler que les ‘actions’ de ces ‘opposants’, toujours du même réseau & toujours mené par les cerveaux du génocidé des hutu sont uniquement motivés par un ‘non au troisième mandat’. Mais le peuple burundais connaît la vérité et n’acceptera jamais un retour en arrière. Je pense qu’il n’y a personne de votre mouvement, qui est tout simplement mal informé (du moins je l’espère), veut à nouveau provoquer une guerre civile. Il y a d’autres voies pour arriver à une démocratisation du système burundais qui certes a encore un long chemin à faire. Par ailleurs, posez-vous aussi la question de ce que cette ‘opposition’ a comme programme à part « être contre le troisième mandat » ? 8 candidats se sont déjà présentés pour les élections présidentielles – ce qu’on n’a jamais observé dans le pays voisin où l’on oserait même pas manifester contre le président qui aura bientôt déjà fait deux mandats (officiels) de 7 ans contre 5 ans par Nkurunziza (faites le calcul: 14 ans (en réalité plus) contre 15 ans (pas encore confirmés) et pourtant, personne ne s’est opposé contre des mandats d’une si longue durée et dans le non-respect total des Accords d’Arusha). Il faut donc connaître à fond tout ce qui se passe au Burundi et les pays voisins, et comparer ce qui est comparable, avant de faire signer des pétitions. Je suis démocrate convaincu, mais avec un sens des réalités et surtout avec l’objectif d’un maintien de paix puisque la population civile va encore être première victime des conflits. Si le Burundi est si pauvre comme certains le pretendent (relatif aussi puisque le Burundi connaît un taux de scolarisation important ce qui portera ses fruits dans 10, voire 20 ans) sachez aussi que c’est en grande partie dû à la guerrre civile (après l’assassinat de deux présidents démocratiquement élus) et surtout des suites des gouvernements mono-ethniques qui ont donné priorité au maintien de leurs avantages qu’au progrès de la société entière. Je suis donc très révolté que ces gens-là, avec leurs descendants, se battent plutôt pour les intérêts d’une petite minorité d’une minorité que pour la vraie société civile qui comprend plus que quelques mille personnes qu’on vous montre dans les média.

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    Tournons la Page

    Juin 01, 2015

    Depuis longtemps, la question du 3ème mandat est un « chiffon rouge » agité non seulement par l’opposition burundaise mais aussi par la société civile, l’Église, une part du CNDD-FDD, les partenaires internationaux du Burundi. Les médias burundais et internationaux s’en sont fait l’écho. Au-delà de l’interprétation qui peut être faite des articles respectifs des accords d’Arusha et de la constitution burundaise, il est clair que la décision de la cour constitutionnelle ne peut être jugée satisfaisante (elle arrive tardivement mais surtout elle a clairement fait l’objet d’une manipulation-fuite du vice-président et pression sur 3 autres membres).

    Pierre Nkurunziza ne pouvait ignorer cela en passant en force.

    TLP n’a pas vocation à dire qui doit et peut gagner les élections (notre critique porte d’ailleurs sur l’attitude du président et non sur a légitimité du CNDD-FDD), mais plutôt de relayer les voix des organisations de la société civile et de dénoncer :
    – les manipulations politiques des constituions et des lois à des fins personnelles
    – la violence contre les populations manifestants leur désaccord
    – la répression contre les défenseurs des droits de l’Homme, les médias et en général contre les membres des sociétés civiles
    – toute forme de violence dans la vie politique d’un pays (comme l’assassinat d’opposants)

    Dans les évènements qui secouent le Burundi depuis 1 mois nous retenons :
    – la réponse clairement disproportionnée (usages d’armes létales, torture, etc.) des forces de police contre des manifestants pacifiques
    – les arrestations extra-judiciaires
    – la destruction de médias indépendants
    – la manipulation des institutions démocratiques burundaises
    – la mobilisation dans les violences aux côtés des forces de l’ordre de jeunes issus de la ligue des imbonerakure
    – l’assassinat d’opposants

    Si il est trop tôt pour tirer tous ces éléments au clair, la responsabilité du président est cependant grande. La dégradation du dialogue politique depuis des années et la multiplication de lois et d’actes liberticides (comme l’arrestation de Pierre Claver Mponimba l’année dernière ou celle de Bob Ruguryka cette année en sont des exemples) ont participé à rendre la situation explosive.
    Il est logique que de nombreux burundais doute de la volonté du président de ne pas se représenter au terme de ce nouveau mandat qui lui serait accordé (rien ne l’empêcherait d’ailleurs avec une majorité absolue de mettre à bas les équilibres dont vous parlez)

    Pour ce qui est de la mobilisation, tout le monde s’accorde à dire que, malgré le terrible passé du Burundi et des risques réels de dégradation de la situation, la mobilisation actuelle n’est pas ethnique et les leaders civiles de cette mobilisation insistent sur ce point. Après, on peut toujours leur prêter de mauvaises intentions, mais cela relève plus de la construction intellectuelle que de faits étayés. Vous vous accorderez que personne ne devrait avoir intérêt à voir ce conflit politique et social dériver en un conflit inter-burundais (la retenue de la parole médiatique est sur ce point particulièrement nécessaire… et le black out qui règne depuis la destruction des stations indépendantes est inquiétant à ce niveau).

    Enfin, si la meilleure manière de voir un choix clair s’exprimer est bien celle des urnes, la situation aujourd’hui rend impossible la tenue d’élection libre, transparente et apaisée (la démission des membres de la CENI et une preuve de plus de la peur qui règne).

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