L’histoire n’était pas écrite d’avance

Sans l’intervention des occidentaux, et singulièrement de la France, l’Histoire aurait-elle retenu les noms de Déby, de Bongo, d’Eyadema… ? D’autres figures, peut-être, auraient conduit leur pays sur des chemins bien différents. On ne le saura jamais. Mais les aspirations démocratiques africaines, dont les médias ne se régalent que maintenant, ne sont pas nouvelles. De grandes figures du continent, dont l’assassinat a bien souvent été orchestré avec l’aide de puissances étrangères, continuent d’inspirer les militants d’aujourd’hui malgré leur disparition. Songeons, par exemple, à :

Patrice Lumumba, héros de l’indépendance du Congo belge, jugé trop peu conciliant avec l’ex-colon et l’Occident, fut assassiné en janvier 1961. On retiendra notamment de lui ces mots : « Ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux – qui ont trouvé des soutiens directs et indirects parmi certains hauts fonctionnaires des Nations-Unies – ne l’ont jamais voulu. Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. »[1]

Thomas Sankara, parvenu au pouvoir à la faveur d’une révolution en 1983, s’est battu contre ce qu’il dénonçait comme de l’impérialisme occidental, tentant de s’affranchir de la dette extérieure et d’impulser une dynamique de changement pour une société plus égalitaire, démocratique et moins corrompue. C’est lui qui a renommé la Haute-Volta en Burkina Faso, ou « pays des hommes intègres ». Son assassinat en 1987 a permis à Blaise Compaoré de conquérir le pouvoir. 27 ans après, il inspire encore les jeunes burkinabés, réunissant les membres du Balai Citoyen autour du slogan « la patrie ou la mort, nous vaincrons ».

Barthélémy Boganda, père de l’indépendance centrafricaine, meurt dans un accident d’avion en 1959. Ruben Um Nyobé, figure emblématique des luttes pour l’indépendance du Cameroun, meurt assassiné par l’armée française en 1958, avant d’être enterré par les forces coloniales sans cérémonie, immergé dans un bloc massif de béton. Sylvanus Olympio, premier président du Togo, fut lui tué, en janvier 1963, pour sa prétention à ériger son pays en État souverain. Un assassinat revendiqué par Eyadema.

Cette simple évocation du sort réservé à quelques-uns des martyrs de l’indépendance, souvent visionnaires, ne permet certes pas de réécrire l’Histoire. D’autant que tous ne sont pas des icônes de l’alternance démocratique… Mais elle montre la formidable hypocrisie des discours de légitimation des dictatures africaines que l’on entend encore, trop souvent, dans les chancelleries occidentales. Si l’on n’ose plus y affirmer publiquement que « l’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie » (comme Jacques Chirac en 1986), on continue, incidemment, de poser la question : « Y a-t-il une alternative crédible ? ». Comme si c’était à Paris, Bruxelles ou Washington qu’il revenait de jauger de la crédibilité de l’opposition en Afrique !

[1] Cf. « La dernière lettre de Patrice Lumumba à sa femme », Jeuneafrique.com, consulté le 4 mars 2015.

Issu du rapport Tournons la Page du 1er avril 2015. Pour le lire dans son intégralité, cliquez ici.

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