Otages aussi d’intérêts extérieurs

La chute des dirigeants en place ne libèrerait pas aussitôt les populations de toute emprise. En théorie, la multipolarisation du monde devrait mettre les pays d’Afrique en position d’arbitrer entre les intérêts des puissances étrangères, anciennes ou émergentes, qui lorgnent sur leurs richesses et leurs marchés. Mais les contraintes sont multiformes, souvent insidieuses. Que les peuples africains soient dépossédés de leur Histoire en arrange finalement plus d’un. La conquête de la liberté, de la capacité des peuples à décider de leur destin, de l’usage de leurs richesses, passera par une alternance à la tête de leur État, mais aussi par bien d’autres luttes. Nous nous limiterons ici à une évocation de contraintes qui pèsent sur la capacité de nombreux peuples africains à choisir leur destin. Il n’est bien sûr pas question de faire l’apologie d’une illusoire autarcie, mais voilà autant de relations extérieures qu’une véritable alternance inviterait à redéfinir.

En matière financière, la dette a longtemps étranglé la plupart des pays africains, maintenant leurs gouvernements sous la tutelle de leurs créanciers, FMI et Banque mondiale au premier chef. Les grandes puissances occidentales ont ainsi imposé en Afrique des politiques économiques favorables à leurs entreprises (ouverture des frontières, privatisations…). Les plans d’allègement décidés suite aux mobilisations de la société civile ont permis de desserrer cet étau, sans pour autant le supprimer. Encore aujourd’hui, il est difficile de considérer les pays fortement dépendants de l’aide étrangère comme pleinement souverains.

Plus de 60 ans après les indépendances, les anciennes colonies françaises n’ont pas encore totalement conquis leur souveraineté, même formelle. L’ancienne puissance coloniale garde un rôle décisif concernant au moins deux attributs centraux de la souveraineté : la monnaie (le franc CFA reste arrimé à l’euro et géré depuis Paris) et la défense (via une série d’accords bilatéraux de défense ou de coopération militaire noués avec Paris). Si la rupture avec la « Françafrique », ce système évolutif d’ingérence théorisé par François-Xavier Verschave, a été annoncée plusieurs fois, les actes tardent à suivre les paroles. Pour le Royaume-Uni, le Commonwealth reste un outil d’influence important, y compris au plan économique. L’Allemagne, quant à elle, soucieuse de sécuriser l’approvisionnement de son industrie en métaux, comme le cobalt, aurait « un intérêt croissant pour la stabilisation de l’Afrique sub-Saharienne » et « envisagerait de plus en plus clairement d’y parvenir, même militairement »[1].

La recherche d’influence et l’appétit économique ne sont pas l’apanage des États européens. Les États-Unis, le Canada, l’Australie et les émergents (Chine, Inde, Brésil, Corée du Sud, etc.) investissent fortement en Afrique subsaharienne, sans davantage se soucier de la réalité démocratique des régimes en place. En Afrique même, les intérêts divergent. Que l’on songe à l’enrichissement du Rwanda et de l’Ouganda grâce aux sous-sols de l’Est de la RDC…

Enfin, si la marge de manœuvre de tous les États du monde est aujourd’hui limitée par le chantage à l’emploi et à l’investissement exercé par les firmes multinationales, elle l’est plus encore en Afrique subsaharienne, où le rapport de force est particulièrement défavorable aux Etats. Bien des concessions ont été octroyées aux investisseurs internationaux, de façon contractuelle ou dans le droit local (par ex. dans le code minier ou forestier). Certaines entreprises peuvent même devenir un facteur de déstabilisation, à l’instar de la compagnie pétrolière Elf (rachetée entre temps par Total) qui a financé le retour au pouvoir à Brazzaville de Denis Sassou Nguesso, plus conciliant avec ses intérêts, à la fin des années 1990[2].

[1] Cf. l’étude de l’Institut allemande pour les affaires internationales et de sécurité (SWP), “Zitate hier und im Folgenden: Stefan Mair: Südafrika – Modell für Afrika, Partner für Deutschland?”, SWP-Studie S12, mai 2010, cité dans German Foreign Policy, « Junior Partner South Africa », 8 juin 2010.

[2] Cf. notamment François-Xavier Verschave, L’envers de la dette, Agone, 2003 ; Xavier Harel, Afrique, pillage à huis clos, Fayard, 2006.

 

Issu du rapport Tournons la Page du 1er avril 2015. Pour le lire dans son intégralité, cliquez ici.

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