Un air de famille : caractéristiques des régimes autoritaires

L’histoire, la population, les jeux de pouvoirs peuvent différer grandement d’un pays à l’autre. Les pratiques politiques aussi. Cependant, la plupart des régimes africains que l’on retrouve à la tête de notre classement présentent de nombreux points communs :

Violences.

Le pouvoir a été conquis, le plus souvent, dans le sang : coups d’État militaires, assassinat du prédécesseur, conflits armés… Omar Bongo, parvenu au pouvoir en vertu de la Constitution à la mort de son prédécesseur, Paul Biya, devenu président à la démission d’Ahidjo (dont il était premier ministre), et Robert Mugabe, élu président en 1987, font ici exception. Le lien de ces dirigeants arrivés par la force avec l’armée, dont souvent ils sont issus, restera étroit. Le recours à la violence ne s’est généralement pas arrêté à la prise de pouvoir. On sait les crimes contre l’humanité imputés au régime soudanais, les centaines de disparus du Beach à Brazzaville en 1999, la répression du printemps 2011 à Kampala[1], les centaines de morts d’avril 2005 à Lomé[2]… On sait aussi le recours fréquent à la torture dans les prisons de Guinée équatoriale[3], du Congo[4], de Djibouti[5], du Tchad[6], d’Angola[7], de Gambie[8]… Dans certains pays, quelques assassinats symboliques, disparitions inexpliquées, ou arrestations extra-judiciaires, de journalistes ou opposants, suffisent à instaurer un climat de peur. Ce fut le cas du Burkina Faso de Blaise Compaoré, avec le meurtre du journaliste Norbert Zongo en 1998. Les situations du Cameroun ou du Gabon s’en rapprochent.

Libertés bafouées.

De fortes restrictions s’exercent à l’encontre des libertés d’expression, d’association et de manifestation : rares sont les manifestations d’opposition autorisées à Kampala ou Yaoundé, tandis qu’opposants politiques et militants pour les droits de l’Homme font régulièrement l’objet d’intimidations, d’agressions, d’incarcérations arbitraires, de tentatives de corruption. Élever un contre-pouvoir, entretenir une presse indépendante, faire entendre une voix discordante deviennent autant de démarches risquées. Ainsi au Congo-Brazzaville, les réunions d’opposants politiques sont régulièrement écourtées par l’arrestation et l’incarcération des participants. Même lors de réunions de militants à l’étranger, des émissaires sont parfois présents pour rappeler que dénoncer le régime ne se fait pas sans risque.

Corruption et captation des richesses.

L’accaparement des richesses du pays par la famille et les proches du régime est pratiquement une constante des pays autoritaires. Accéder au pouvoir, c’est accéder aux richesses de l’État, aux rentes du sous-sol, et en faire bénéficier son entourage : le politologue Jean-François Bayart parle de « politique du ventre »[9]. Pour cette « cour », le risque est grand en cas d’alternance de ne plus pouvoir profiter de tels avantages – voire de devoir rendre des comptes : elle participe donc activement au maintien du pouvoir et du système, que le chef de l’État lui-même le souhaite ou non. La corruption sert aussi à faire taire les critiques, à acheter les juges, à amadouer les électeurs, à retourner les opposants… et finalement à discréditer complètement le jeu démocratique.

Désinformation et pauvreté.

Le maintien des populations dans l’ignorance et la misère sont des moyens d’assurer un maintien durable au pouvoir. Les richesses produites sont rarement réinvesties dans le pays : elles profitent aux multinationales qui rapatrient leurs profits, tandis que le clan au pouvoir place souvent ses capitaux à l’étranger ou dans des paradis fiscaux. Les pays ont des richesses, l’essentiel de la population reste pauvre. Le contrôle de l’information est aussi un enjeu majeur, qui se traduit par le harcèlement administratif ou judiciaire des journaux indépendants, la propagande pour légitimer le pouvoir en place, la censure de la critique, la limitation de l’accès à l’éducation… En juillet 2007, Omar Bongo a suspendu l’antenne de RFI au Gabon pour avoir couvert l’affaire des biens mal acquis ; en février 2009, le journaliste franco-congolais Bruno Ossebi, très critique du régime, est mort –assassiné, selon toute vraisemblance – à Brazzaville ; en 2014, le président équato-guinéen a interdit aux médias d’État d’évoquer le soulèvement qui a conduit à la chute du dictateur burkinabè.

Démocratie de façade.

Dans les pays africains de notre classement, le vent de démocratie des années 90 est resté à l’état de brise légère. Malgré l’ouverture au multipartisme, la tenue d’élections compétitives (du moins en vitrine), parfois une plus grande liberté d’expression, pour satisfaire aux exigences des bailleurs de fonds, la démocratie réelle n’y a guère progressé. La possibilité même d’une alternance au sommet y est loin d’être acquise. La séparation des pouvoirs (exécutif, judiciaire, législatif, mais aussi économique et militaire), condition fondamentale du fonctionnement démocratique, n’est guère respectée. Les outils habituels de la démocratie – les élections au premier chef – sont régulièrement détournés pour servir le pouvoir en place : ainsi au Burkina Faso, Blaise Compaoré misait sur une énième acrobatie institutionnelle pour pérenniser son règne. La communauté internationale, le plus souvent, s’accommode de ces démocraties de façade, brillant par son silence au lendemain d’élections truquées.

Enfin, une forme de solidarité unie les dirigeants en place depuis si longtemps, notamment en Afrique centrale. Des liens familiaux peuvent les lier, comme entre les familles Bongo et Sassou Nguesso, des liens économiques ou militaires parfois. Surtout, leurs sorts sont en partie liés ; les dirigeants des deux Congo ont suivi de près les événements du Burkina… Brazzaville observe aussi avec inquiétude, de l’autre côté du fleuve, les difficultés du pouvoir à se pérenniser. Chacun s’efforce de maintenir l’Union africaine sous contrôle.

[1] La répression des manifestations contre la vie chère d’avril 2011, à l’approche des élections, a fait plusieurs morts et une centaine de blessés, tandis que le leader de l’opposition était arrêté. Cf. les communiqués de la FIDH et d’Amnesty International.

[2] Cf. Survie (coord.), Op. Cit ; FIDH, Op. Cit.

[3] Cf. Human Rights Watch, « Guinée équatoriale : Il faut mettre fin aux tortures dans les prisons », 30 juillet 2014.

[4] Cf. Observatoire congolais des droits de l’homme (OCDH), « Les conditions de détention et de garde à vue en République du Congo », novembre 2012. Le gouvernement dément les accusations portées dans ce rapport.

[5] Cf. Florent Geel pour l’Association Culture et Progrès, « La situation des droits de l’homme à Djibouti », 2011.

[6] Cf. Fiacat et Acat Tchad, « Préoccupations concernant la torture et les mauvais traitements au Tchad », 2009 ; Département d’État américain, Rapport 2012 sur les droits de l’homme au Tchad, 2012.

[7] Cf. Human Rights Watch, “Human Rights Issues Regarding Angola”, février 2013.

[8] Acat France, http://www.acatfrance.fr/public/umt/RT2011-gambie.pdf. En novembre 2014, des inspecteurs de l’oNU se voyaient interdire l’accès aux prisons gambiennes…

[9] Cf. JF Bayart, L’Etat en Afrique, ou la politique du ventre, Fayard, 1989.

Issu du rapport Tournons la Page du 1er avril 2015. Pour le lire dans son intégralité, cliquez ici.

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